Depuis le 10 March 2026 :

Visualisation(s) :

0000 (0000 ULiège)

Téléchargement(s) :

0000 (0000 ULiège)

Plan

Texte

Extraits choisis

Présentation

Parce que cette œuvre importante, méritant de constituer un classique selon nous, demeure assez peu connue du public philosophe francophone1, nous avons tenus à traduire ici un certain nombre d’extraits de l’Autobiographie de John Stuart Mill qui nous ont paru significatifs, en particulier vis-à-vis de la thématique de ce volume : le devenir soi, la formation du caractère, autrement dit la Bildung, idéal humboldtien auquel Mill se réfère ici comme dans plusieurs de ses œuvres, et qui tient chez lui tant à l’éducation si particulière et exigeante qu’il reçut qu’aux événements remarquables qui ponctuèrent sa vie. Nous avons ainsi sélectionnédes extraits parmi les plus éloquents à nos yeux, en particulier en ce qui concerne leself-developmentet son ouvrageDe la liberté, dans lequel il déploie ce concept.

L’Autobiographieest en effet un texte de la maturité de John Stuart Mill, composé en plusieurs temps, ce qui atteste sa valeur aux yeux de son auteur même : d’abord dans les années 1850, en concertation étroite avec sa collaboratrice et épouse tardive Harriet Taylor pour ce qui concerne les six premiers chapitres, qui ont apparemment fait l’objet de deux versions ; ensuite, dans les années 1860, autrement dit après la mort de Harriet, pour ce qui est du septième chapitre. Le manuscrit aurait ensuite été laissé en ordre par son auteur pour une éventuelle publication posthume, publication qui fut prise en charge par Helen, fille de Harriet et légataire de Mill, dès l’année du décès de ce dernier en 18732.

Retraçant la formation exceptionnelle de celui qui s’illustra comme un théoricien de premier plan dans la plupart des disciplines, et plus tardivement comme un Membre du Parlement déterminant pour l’affirmation de la cause féministe de son temps, ainsi que différents moments charnières de la construction de ses idées et de ses engagements, cet écrit rétrospectif constitue certainement la meilleure entrée dans l’œuvre et la tournure d’esprit de son auteur.

Pour un approfondissement philosophique de ce texte, nous renvoyons le lecteur à notre article –« Les pratiques autobiographiques de Friedrich Nietzsche et de John Stuart Mill : une lecture comparée », publié dans le même numéro –, dans lequel nous confrontons sa pratique autobiographique à celle de Nietzsche afin de faireressortir leurs traits saillants respectifs, notamment en matière d’exemplarité.

Les numéros de pages sont donnés dans lesCollected Works :Mill(J. S.),The Collected Works of John Stuart Mill in 33 vols,édités par J. M. Robson, Toronto, University of Toronto Press, 1963-1991. On trouvera l’Autobiographiedans le premier volume (CW:I). Nous indiquons à la fin de chaque introduction de section les pages que nous avons traduites. Le premier niveau de titre (titres de chapitres) est de Mill, le deuxième (présentation des sections) des traducteurs.

Jeme demandais, dans le cas où les réformateurs de la société et du gouvernement arriveraient à leurs fins et où chaque membre de la communauté jouirait de la liberté et du bien-être matériel, si les plaisirs de la vie, n’étant plus obtenus à force de lutte et de privation, ne cesseraient pas d’être des plaisirs. Et je sentais qu’à moins de pouvoir me frayer un chemin jusqu’à un espoir supérieur à celui-ci pour le bonheur du genre humain, je resterais dans l’accablement ; mais que, si je pouvais apercevoir une telle issue, je serais de nouveau en mesure de voir le monde avec plaisir, me contentant pour moi-même d’avoir équitablement part au sort général. Cet état d’esprit et ces sentiments firent de ma première lecture de Wordsworth (à l’automne 1828) un événement important de ma vie. J’avais pris le recueil de ses poèmes par curiosité, sans en attendre de réconfort moral, bien que j’aie déjà eu recours à la poésie avec cet espoir. [...]

En premier lieu, ces poèmes parlaient puissamment à l’une de mes plus fortes dispositions au plaisir, l’amour des choses rurales et du spectacle de la nature, auquel je suis redevable non seulement d’une grande part de l’agrément de ma vie mais aussi, tout à fait récemment, de l’apaisement de l’une de mes plus longues rechutes dans la dépression3. Le pouvoir que la beauté rurale exerçait sur moi m’avait disposé à prendre du plaisir à la poésie de Wordsworth, d’autant plus qu’il situe majoritairement ses paysages dans les montagnes, lesquelles, depuis mon excursion de jeunesse dans les Pyrénées, constituent mon idéal de beauté naturelle. Mais Wordsworth ne m’aurait jamais fait un tel effet s’il m’avait seulement mis sous les yeux de belles images de paysages naturels. Cela, Scott le fait encore mieux que Wordsworth, et même un paysage de second rang le fait mieux que n’importe quel poète. Ce qui fit des poèmes de Wordsworth un remède pour mon état d’esprit, c’est qu’ils exprimaient non la simple beauté extérieure mais des sentiments, et des pensées colorées par le sentiment, suscités par la beauté. Ils représentaient la culture même des sentiments dont j’étais en quête. En eux, j’avais l’impression de puiser à une source de joie intérieure, de plaisir empathique et imaginatif, qui pourrait être partagée par tous les êtres humains, qui ne dépendrait pas des luttes ou des imperfections du monde mais qui s’enrichirait de toute amélioration de la condition physique ou sociale de l’humanité. Il me semblait apprendre en eux quelles seraient les sources pérennes du bonheur, lorsque tous les grands maux de la vie auraient été éliminés. Et je me sentais à la fois meilleur et plus heureux à mesure que je subissais leur influence. Il y a certainement eu, et il y a certainement même à notre époque, de plus grands poètes que Wordsworth ; mais une poésie au sentiment plus profond etplus noble n’aurait pu faire pour moi à ce moment-là ce que fit la sienne. J’avais besoin de sentir qu’il existait un bonheur réel et permanent dans la quiétude de la contemplation. Wordsworth m’apprit cela non seulement sans me faire renoncer, mais au contraire en me faisant trouver un intérêt grandement accru, à la communauté de sentiments et de destin des êtres humains. »

« Dans ce qu’on pourrait appeler cette troisième période de mon développement intellectuel, lequel se faisait à présent main dans la main avec elle4, mes opinions s’élargirent et s’approfondirent également. Je me mis à comprendre davantage de choses et, celles que j’avais comprises auparavant, je les comprenais désormais plus à fond. C’est alors que je revins complètement de ce que ma réaction au benthamisme avait eu d’excessif. Au pic de cette réaction, j’étais assurément devenu beaucoup plus indulgent envers les opinions répandues dans la société et dans le monde, et plus désireux de me contenter de prêter main forte à l’amélioration superficielle qui commençait à poindre dans ces opinions communes que de devenir quelqu’un dont les convictions, sur tant de points, différeraient fondamentalement de celles-ci. J’étais alors bien plus enclin que je saurais l’approuver à présent à laisser de côté mes opinions les plus résolument hérétiques – celles qui me semblent aujourd’hui à peu près les seules dont la promotion tende en quelque façon à régénérer la société. J’ajouterai que nos opinions étaient désormaisbien plushérétiques que n’avaient pu l’être les miennes du temps de mon benthamisme le plus farouche. À l’époque, je ne voyais pas plus loin que la vieille école des économistes politiques en ce qui concerne les possibilités d’amélioration fondamentale de l’organisation sociale. La propriété privée, en son sens actuel, de même que l’héritage, m’apparaissaient ainsi qu’à eux comme ledernier mot5de la législation, et je n’envisageais que de réduire les inégalités résultant de ces institutions en me débarrassant de la primogéniture et de l’entail6. L’idée qu’il était possible d’aller plus loin en mettant fin à l’injustice – car il s’agit bien d’une injustice, que l’on admette pouvoir y remédier totalement ou non – qu’implique le fait que quelques-uns soient destinés, de naissance, à la richesse et la grande majorité à la pauvreté me paraissait alors chimérique ; et j’espérais seulement que, par l’effet d’une éducation universelle conduisant à la limitation volontaire de la population, la proportion de pauvres deviendrait plus tolérable. En bref, j’étais un démocrate, mais pas le moins du monde un Socialiste. Désormais, nous étions bien moins démocrates que je ne l’avais été parce que, aussi longtemps que l’éducation demeurait si misérablement imparfaite, nous redoutions l’ignorance et tout particulièrement l’égoïsme ainsi que la brutalité des masses, mais notre idéal d’amélioration ultime dépassait de loin la Démocratie et nous placerait résolument sous la désignation générale de Socialistes. Alors que nous rejetions avec la plus grande énergie cette tyrannie de la société sur l’individu que la plupart des systèmes socialistes sont censés entraîner, nous aspirions à un temps où la société ne serait plus divisée entre oisifs et travailleurs ; où la règle selon laquelle qui ne travaille pas ne mange pas serait appliquée nonseulement aux miséreux mais avec impartialité à tous ; où la répartition du produit du travail, au lieu de dépendre, comme c’est si majoritairement le cas aujourd’hui, du hasard de la naissance, se ferait de manière concertée selon un principe reconnu de justice ; et où il ne serait plus impossible, ou plutôt où l’on n’estimerait plus impossible, que les êtres humains s’efforcent d’obtenir des avantages non pour qu’ils leur appartiennent en propre mais pour les partager avec la société dont ils font partie. Le problème déterminant pour la société future était selon nous de savoir comment concilier la plus grande liberté d’action individuelle avec la propriété commune des matières premières du globe et une participation égale de tous aux bénéfices d’un travail coopératif. Nous n’avions pas la prétention de supposer que nous pouvions déjà entrevoir par quelle forme d’institutions précise ces objectifs pourraient être le plus complètement atteints, ni à quelle échéance ils deviendraient réalisables. Nous voyions clairement que, pour rendre possible ou désirable une telle transformation sociale, un changement de caractère équivalent devait se produire à la fois dans le troupeau inculte que composent actuellement les masses laborieuses et dans l’immense majorité de leurs employeurs. Ces deux classes doivent apprendre par la pratique à travailler et à s’associer dans un but généreux, ou en tout état de cause à des fins publiques et sociales, et non pas, comme jusqu’à présent, seulement de façon étroitement intéressée. Mais la capacité à le faire a toujours été présente dans l’humanité et n’est ni ne sera probablement jamais éteinte. L’éducation, l’habitude et la culture des sentiments peuvent amener un homme ordinaire à forer ou à tisser pour son pays aussi facilement qu’à se battre pour celui-ci. Il est vrai que ce n’est que progressivement, et à la faveur d’une culture approfondie de génération en génération, que les hommes en général peuvent y être conduits. Mais la résistance au progrès n’est pas la constitution essentielle de la nature humaine. Si l’intérêt pour le bien commun est aujourd’hui si impuissant à motiver la plupart des gens, ce n’est pas parce qu’il ne saurait en être autrement mais parce que l’esprit n’est pas aussi accoutumé à s’y attarder qu’il ne l’est à s’attarder du matin au soir sur ce qui n’a trait qu’à l’intérêt personnel. Quand l’intérêt pour le bien commun est sollicité comme seul l’est actuellement l’intérêt personnel dans la conduite de la vie quotidienne, et quand il est aiguillonné par l’amour de la distinction et la crainte de la honte, il est capable de faire naître, même chez les hommes ordinaires, l’effort le plus soutenu comme les sacrifices les plus héroïques. L’égoïsme profondément ancré qui forme ordinairement le caractère dans l’état présent de la société n’estsiprofondément ancré que parce que l’ensemble du cours des institutions existantes tend à l’encourager – les institutions modernes plus que les anciennes, à certains égards, puisque les occasions qu’elles offrent à l’individu de faire quoi que ce soit pour le bien public sans recevoir de salaire sont bien moins fréquentes que dans les plus petites communautés de l’Antiquité. Ces considérations ne nous conduisirent pas à sous-estimer la folie qui s’attache aux tentatives prématurées de faire abstraction de l’aiguillon qu’est l’intérêt privé dans les affaires sociales sans qu’aucun substitut y ait encore été apporté, pour autant qu’il en existe un. Mais nous en vînmes à considérer toutes les institutions et ordonnancements existants de la société comme n’étant que « purement provisoires » (pour reprendre une expression d’Austin) et à accueillir avec le plus grand plaisir et le plus grand intérêt toutes les expériences socialistes tentées par certains individus distingués (à l’instar desSociétés coopératives) qui, qu’elles aient réussi ou échoué, ne pouvaient qu’être très formatrices pour ceux qui y participèrent en cultivant leur capacité à agir selon des motifs explicitement dirigés vers le bien commun ou en leur faisant prendre conscience des défauts les rendant, ou rendant les autres, incapables d’en faire autant. »

changements qui s’opèrent graduellement dans notre société moderne tendent à mettre toujours plus en relief : l’importance, pour l’homme et pour la société, de favoriser une grande diversité de types de caractères, et de donner toute latitude à la nature humaine de se déployer dans d’innombrables directions contradictoires. Rien ne peut mieux montrer le bien-fondé de cette vérité que l’impression vive que fit l’exposé de celle-ci à une époque où, à première vue, rien ne semblait illustrer le besoin d’une telle leçon. Les craintes que nous avons exprimées, à savoir que l’avancée inévitable de l’égalité sociale et du gouvernement de l’opinion publique en viennent à imposer à l’humanité un joug d’uniformité dans les opinions et les actions, auraient très bien pu sembler chimériques à quiconque eût davantage considéré les faits actuels que les tendances ; car la révolution qui s’opère graduellement dans la société et les institutions a jusqu’ici été clairement favorable au développement d’opinions nouvelles et leur a accordé une audience bien plus dénuée de préjugés que ce que l’histoire leur avait jusqu’ici réservé. Mais c’est une caractéristique propre aux périodes de transition, quand les anciens repères et sentiments ont été ébranlés et qu’aucune doctrine nouvelle n’a encore réussi à leur succéder. Dans ces moments, les personnes intellectuellement actives, ayant abandonné leurs vieilles croyances et n’étant plus très sûres que celles auxquelles elles tiennent encore vont demeurer intactes, écoutent avidement les opinions nouvelles. Mais cet état de choses est nécessairement transitoire : un certain corps de doctrine finit, en son temps, par rallier une majorité, par organiser en conséquence les institutions sociales et les conduites, l’éducation inculque ce nouveau credo aux nouvelles générations mais sans les raisonnements qui y ont abouti, et peu à peu celui-ci acquiert exactement le même pouvoir coercitif que celui que les doctrines qu’il remplace avaient si longtemps exercé. Que cet effet néfaste s’exerce ou non dépend de la mesure dans laquelle l’humanité aura pris conscience entre-temps qu’il ne peut s’exercer sans atrophier et amoindrir la nature humaine. C’est alors que les enseignements deDe la libertésemontreront les plus précieux. Et il est à craindre qu’ils continuent à l’être un certain temps.

En ce qui concerne l’originalité, […] le livre cite le champion incontesté qu’est Wilhelm von Humboldt ; mais ce dernier n’est en aucun cas isolé dans son propre pays. Durant la première moitié de notre siècle, la doctrine des droits attachés à l’individualité, et la revendication morale de son libre épanouissement, ont été portés par toute une école d’auteurs allemands parfois jusqu’à l’exagération ; et les écrits de Goethe, le plus célébré des auteurs germaniques, quoique n’appartenant pas plus à cette école qu’à aucune autre, sont imprégnés de part en part de visions de la morale et de préceptes de conduite, souvent peu défendables à mes yeux, mais qui ne cessent de prendre par tous les moyens la défense théorique du développement de soi comme droit et comme devoir. Même dans notre propre pays, dès avant l’écriture deDe la liberté, la doctrine de l’Individualité avait été affirmée avec enthousiasme [...]. Comme le livre qui porte mon nom ne revendique l’originalité d’aucune de ses doctrines et n’avait pas pour but d’en dresser la genèse, le seul auteur les ayant précédemment affirmées qu’il m’ait semblé approprié de mentionner est Humboldt, qui a fourni la maxime de ce travail – même s’il est vrai que dans un passage j’ai aussi emprunté une expression aux Warrénites, « la souveraineté de l’individu »7. Il est inutile de remarquer ici qu’il y a de nombreuses différences de détail entre les conceptions défendues par n’importe lequel des prédécesseurs que j’ai cités et celles qui sont défendues dans le livre.

Après la perte irréparable que j’ai connue, mon premier souci fut d’imprimer et de publier le traité qui devait tant au travail de celle que je venais de perdre, et de le consacrer à sa mémoire. Je n’y ai fait aucune modification ni ajout, et je n’en ferai jamais. Même s’il a été privé de la touche finale de sa main, ma main ne tentera jamais de se substituer à elle. »

Notes

1 Aucune traduction n’en existe en livre de poche. La traduction existante (parVilleneuve (G.), Paris, Aubier, 1993) est introduite de manière plus littéraire que philosophique, en se concentrant sur la pratique de l’autobiographie, alors que cette œuvre mériterait d’être mise en regard des autres travaux de John Stuart Mill. Retour au texte

2 Elle fut traduite en français dès 1894 par Émile Cazelles sous le titreMes mémoires. Histoire de ma vie et de mes idées. Retour au texte

3 Sa rechute en « dépression » lui vient du deuil de son épouse Harriet. Retour au texte

4 Il est question ici de Harriet Taylor-Mill. Retour au texte

5 En français dans le texte. Retour au texte

6 Disposition britannique par laquelle, à défaut d’héritier mâle, un domaine passe à une autre branche de la famille (sans que soit possible la transmission à des descendantes plus directes mais féminines). Retour au texte

7 Disciples de Josiah Warren (1798-1874), auteur états-unien et directeur du journal libertaireThe Peaceful Revolutionist, considéré comme anarchiste individualiste et comme l’un des premiers anarchistes américains. Retour au texte

Citer cet article

Référence électronique

John Stuart Mill, « Autobiographie », Je suis un titre de Revue [En ligne], 1 | 2024, mis en ligne le 28 November 2024, consulté le 17 March 2026. URL : http://popups2.lib.uliege.be/sandbox/index.php?id=144

Auteur

John Stuart Mill

Traducteurs

Camille Dejardin (docteur de l’Université Paris II Panthéon-Assas)

Nicolas Quérini (UCLouvain Saint-Louis Bruxelles)